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_ Mais qu'est-ce que j'ai fait
à la Pierre Noire pour mériter une bande
d'abrutis pareille !
Cette fois ci, Demie-Queue et Flageolet avaient vraiment
dépassé les bornes, et Perce-Tympan
était bien
décidé à le leur faire comprendre.
_ Vous pouvez me dire à quoi vous pensiez quand vous avez
fait
ça ?... Vous vous rendez compte que si quelqun vous a vu,
moi
aussi j' risque de finir recyclé ? !...
_ Je t'assure que...
Un méchant coup de griffe sur son museau mit fin aux
jérémiades de Flageolet. Perce-Tympan
était le
dominant, et quand le dominant parle, les autres se la ferme. C'est
toujours comme ça que ça s'est passé
chez les
rats, et il n'y avait aucune raison pour que ça change
aujourd'hui.
_ Ta gueule Flageolet ! Ferme-la, et écoute bien ce que
j'vais
te dire... et c'est valable pour toi aussi Demie-Queue, alors continue
de fixer le sol si tu veux pas t'en prendre une sur le coin de la
gueule !... Puisque apparament vous êtes trop bêtes
pour
comprendre par vous même, j'vais vous expliquer l'ampleur de
votre connerie... Nous, on est des Sans-Familles, des parias, et
-normalement- on n'a pas le droit d'aller traîner nos salles
pattes dans le Haut Quartier... c'est pour ça que j'voulais
qu'on s'fasse discret, qu'on reste dans l'ombre... Parce que si les
dominants s'aperçoivent qu'on n'est pas à notre
place
ici, ils auront vite fait d'nous couper les pattes...
Perce-Tympan fit alors une courte pause dans son sermon pour prendre le
temps de scruter les réactions de ses deux
compères : ils
avaient l'air mortifiés... Satisfait, il reprit la parole.
_ Tout ce que vous aviez à faire, c'était vous
tenir
à carreaux, mais même ça vous en
êtes pas
capable ! Y a fallu qu'vous alliez suriner ce foutu marmiton !... Mais
ma parole, vous avez rien dans la caboche ! Vous avez foutu en l'air
une planque de rêve pour quoi, deux ou trois grols ?!...
D'ailleurs c'est vrai ça... Qu'est-ce que vous avez
rafflé sur le gros tas ?
Les deux compères n'avaient pas besoin de le voir pour
sentir
sur leurs nuques l'oeil inquisiteur de leur chef.
Embarrassés au
plus haut point, ils échangeaient quelques regards inquiets,
comme pour se mettre d'accord sur la réponse à
donner.
Finalement, Demie-Queue se redressa à moitié pour
se
faire leur porte-parole.
_ Bah en vérité chef, c'est tout comme vous avez
dis...
Grasse-Queue avait tout juste deux graines de tournesol sur lui, rien
de plus...
Avec une vivacité et une fureur effarante, Perce-Tympan
saisit
Demie-Queue par la gorge pour le plaquer violemment contre le mur le
plus proche : ses griffes étaient si profondément
ancrées dans la peau de l'infortuné rongeur que
du sang
s'était mis à perler.
_ Si tu veux pas qu'je t'fasse bouffer ton moignon de queue, tu ferais
mieux d'y réfléchir à deux fois avant
de te foutre
de moi !... Je sais qu'vous êtes bêtes à
manger vos
dents, mais j'sais aussi qu'vous êtes trop trouillards pour
vous
frotter à un rat aussi mastoc sans une bonne motivation...
Alors
pour la dernière fois, qu'est-ce que vous avez
trouvé
?...
Perce-Tympan s'était tourné vers Flageolet pour
poser
cette question, car il était bien conscient que Demie-Queue
ne
risquait pas d'y répondre étranglé
comme il
l'était. L'espace d'un instant, Flageolet sembla
hésiter,
puis, probablement parce qu'il avait jugé que le jeu n'en
valait
pas la chandelle, il souleva sa casquette pour dévoiler le
fruit
de son meurtre : un petit rouage glissé dans une
chaînette
de métal...
Intéressé, Perce-Tympan se calma d'un coup et
relâcha Demie-Queue pour se saisir de l'objet et l'examiner
à sa convenance. Bien qu'occupé à
reprendre son
souffle, Demie-Queue n'en observait pas moins les réactions
de
son chef. Celui-ci, après avoir compté et
recompter les
crans de l'engrenage, esquissa un sourire de satisfaction.
_ En fin de compte, vous n'êtes peut-être pas aussi
inutiles que ça !... J'imagine que vous savez ce que c'est ?
Perce-Tympan pensait tout l'inverse, mais il jugea
préférable d'en avoir le coeur net... et
Flageolet eu
tôt fait de le rassurer sur ce point.
_Ouaip, c'est une babiole de femelle, et une belle ! Je suis
sûr
que ça vaut un max ! On voulait le revendre à un
des gars
de la bande des Surineurs...
_Mais on t'aurait donné ta part ! se sentit
obligé d'ajouter Demie-queue.
Perce-Tympan était aux anges face à l'ignorance
de ses
deux compères, même si il n'en
témoignait aucun
signe. Au contraire, il durcit encore le ton lorsqu'il s'adressa
à eux.
_Ma part ! Mais je la tiens entre mes pattes, ma part ! Je garde la
babiole pour moi tout seul... J'espère que ça
vous
dérange pas ?!
Flageolet commença à fouetter l'air de sa queue
en signe
de grande colère, mais lorsqu'il croisa le regard de
Perce-Tympan, il sa calma bien vite pour se concentrer sur la
contemplation des pavés. Demie-Queue, lui, n'avait pas
attendu
un instant pour s'incliner face à la volonté du
chef de
leur petite troupe.
_Maintenant, barrez-vous ! J'ai besoin d'être un peu seul.
Les deux rats ne se firent pas prier pour se soustraire à la
vue
de Perce-Tympan. Une fois les autres disparus, il regarda à
nouveau la chaînette et son engrenage.
Il s'agissait en vérité d'un passe pour La Tour
d'Engrenage et il le savait bien. Ces engrenages sont
distribués
par les rats importants aux Sans-Familles qui se sont
particulièrement distingués par les services
qu'ils ont
pu rendre. Une fois muni de cette médaille, il
était
possible d'accéder aux sélections pour se faire
recruter
dans l'emblématique Horlogerie des Rats. C'est une sorte de
sélection, de tri, afin de ne laisser sa chance
qu'à
"ceux qui le méritent". On raconte que plus l'engrenage
donné en récompense est doté de
nombreux crans,
plus la candidature est considérée avec
sérieux.
Perce-Tymapn avait déjà vu des
médailles à
quatre et six crans, une fois même on lui avait
parlé d'un
engrenage à huit crans... mais là,
c'était un
engrenage à douze crans qu'il tenait entre les pattes. Bon
sang,
douze crans !
Perce-Tympan n'avait jamais jamais vraiment été
attiré par cette Horlogerie des Rats, c'était un
rat des
rues, un fils de la Cité, et il avait appris à
s'habituer
à cette vie. Mais là, il avait conscience de
posséder une chance unique de changer de vie, et cette
idée le fit frissonner d'excitation.
Il passa la chaîne autour de son cou, et la cacha sous sa
chemise. Il regarda un peu autour de lui, avant de finalement
s'engouffrer dans la ruelle qui se trouvait derrière lui.
Dans
la ruelle qui prenait la direction de l'Horlogerie des Rats.
Imaginez vous le Whitechapel de Jack l’éventreur, ses ruelles glauques et malfamées où la peur colle tout autant à la peau que les vapeurs malsaines. Imaginez-vous le Paris de Gavroche, ses gosses des rues qui crèvent la faim la haine au ventre et ses usines grouillantes de miséreux qui murmurent leurs rêves de révolution tout en gaspillant leur santé sur des machines qui ne profitent qu’à ceux qui ne les manient pas. Imaginez vous le monde de Jules Verne, ses inventeurs philanthropes ou non, mais qui toujours mettent tout leur cœur à la création des folles inventions qui selon eux permettront de changer le monde. Imaginez vous une société comme celle de Soleil Vert, où les dirigeants mentent et manipulent sans cesse les populations pour préserver l’ordre social et n’hésitent pas à orchestrer les pires atrocités pour assurer le confort de leurs propres positions. Enfin, imaginez vous un peuple cloisonné, prisonnier depuis toujours d’un immense dôme de verre, qui a appris au fil des siècles à avoir une peur viscérale du dehors alors que dedans tout est gris et étouffant, tout n’est que désespoir et fatalité.
Maintenant, au lieu d’hommes, voyez des rats. Des
rats qui pourraient paraître tout à fait anodins
si ils n’étaient pas vêtus à
la mode du XIXème siècle et si ils ne passaient
pas le plus clair de leur temps à marcher sur les pattes
arrières comme pour mimer l’humanité.
Voyiez les doués de conscience,
doués d’une intelligence
équivalente à celle de l’homme mais
fortement imprégnés de leur nature fondamentale
de rats : un petit peuple irrespectueux, sale, nerveux,
pugnace, égoïste, impitoyable, où seul
compte vraiment le confort individuel et immédiat. Un peuple
où la loi du plus fort fait souvent office de justice, un
peuple où l’honneur n’est que peu de
chose par rapport à la survie, un peuple
d’opportunisme froid et implacable.
L’image que vous contemplez, c’est celle de la Cité-Bulle, c'est celle de L'Horlogerie des Rats.
(Pas d'aide de jeu disponible)
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(Pas d'extra disponible)